23.10.2003

Manifeste


Manifeste des Arts Actuels
1969

Les grandes écoles artistiques et littéraires du début du siècle se sont vues annihilées depuis l’après-guerre 1940-1945 dans un désordre d’aspirations tel que le mauvais goût l’emporte et que l’indifférence du public s’extériorise à l’état d’ennui chronique.

Sans qu’un mouvement nouveau ne s’impose et au fur et mesure que les têtes de pont de la réaction intellectuelle s’effacent, le malaise s’amplifie, atteint son paroxysme.

Aussi, jugeons-nous qu’il est de notre devoir de créer une renaissance intellectuelle au niveau des générations montantes.

A cet effet, le Séminaire des Arts Actuels ne veut pas seulement dresser l’inventaire des avortements artistiques et littéraires d’une époque critique, mais aborder de plain pied les développements positifs d’une réinitiation au principe de la Beauté, sans nous soustraire au progrès de la technique moderne, mais en nous rappelant ce que l’homme exige, plus que le confort rationnel, le plaisir raffiné de l’inquiétude créatrice.

Il est manifeste que l’effort doit venir de l’ensemble des volontés intellectuelles moder- nes et qu’une “Permanence Européenne des Arts et des Littératures” s’inscrit au pro- gramme des années à venir.

En foi de quoi, le Séminaire des Arts Actuels 1969 aura rempli sa tâche et préparera l’essor intellectuel prochain.

Jean-Paul Flament
juin 1968

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22.10.2003

Objectif




statue de

Saint Augustin


par Quellin

1685








LE PRINCIPE
DE
TOUTE BEAUTE
EST L’UNITE

Saint Augustin

Le premier désir pour un artiste est de pouvoir s’exprimer face au public, de présenter ouvertement son opinion à travers les travaux qu’il a réalisés.

La commune d’Enghien invite donc les artistes peintres à exposer leurs oeuvres à l’hôtel de ville.

Invitation également aux artistes sculpteurs de présenter leurs oeuvres de plein air sur les pelouses du parc communal.

La bibliothèque “Patria”, aménagée dans l’ancienne Chartreuse de Hérinnes (XVIIIè), accueillera dans ses locaux une exposition annexe - céramiques, dessins à la plume, aquarelles, sculptures.

Elle abritera également une section d’inspiration religieuse de toutes les confessions, dans la chapelle de l’établis-sement (ancien Couvent des Soeurs Noires).

La bibliothèque “Patria”, sise rue de la Fontaine, 16 à Enghien, nous offre aussi ses locaux du premier étage en vue d’une exposition de livres et de revues littéraires.

Nous attirons l’attention de nos collègues, rédacteurs de revues littéraires et artistiques ou éditeurs, sur notre souhait le plus ardent de leur présence à une telle confrontation.

Chacune de nos disciplines se doit d’être défendue dans une revue spécialisée, conçue et dirigée par des auteurs avertis.

L’étude objective de problèmes particuliers crée cependant un handicap. L’extrême appro-fondissment d’un sujet risque de susciter l’ignorance de sujets dans d’autres domaines tout aussi valables.

Il est nécessaire que des revues régionales ratissent en quelque sorte le patrimoine culturel de leur contrée, défendant l’esprit de clocher, sans toutefois susciter des embryons de sectarisme.

Il nous semble indispensable que les autres noyaux artistiques et littéraires soient informés des réalisations du voisin, et qu’il se produise ainsi une fraternelle collaboration entre des mouvements qui ont un idéal commun, celui de développer l’intérêt du public en faveur du beau, véritable phénix toujours insaisissable, mais dont l’approche ne cesse d’élever l’homme vers l’absolu.

Il paraît évident qu’un service d’échange de nos publications s’avèrerait efficace et permettrait de développer dans le proche avenir le plus large éventail des activités culturelles régionales.

Les poètes auront eux aussi la possibilité de s’exprimer au cours d’une veillée poétique et musicale dans la salle des fêtes du Collège Saint-Augustin.


Au programme de cette soirée du vendredi 11 avril 1969, le montage

“ HEUREUX QUI COMME ULYSSE ... “

réunira toute expression de l’homme conscient de l’utilité d’une évasion, quelle que soit l’heure de la vie où le désir émerge; pour les uns, ce sera déjà la révolte de l’adolescence; pour les autres, la maturité exigeante de la trentaine; pour d’autres encore, le sursaut dun âge plus avancé.

Jean-Jacques Peters &
Jean-Paul Flament

Cette Manifestation
embrassera
toutes les opinions
pour autant
qu’elles épousent
une dominante artistique.

L’objet de cette évasion sera souvent la per-ception sous une forme particulièrement perçante, particulièrement agressive, de la présence “autre”. Au-delà du carcan des sen-timents figés, elle réveillera en l’homme le besoin vital d’une totalité.

Ce sera la rencontre de la femme, clé de notre nature profonde, montée aux sources de notre être unifié.

Ce sera l’éblouissement par l’entourage innombrable et par l’unicité absolue de la condition humaine, rivée à la planète.

Ce sera la découverte ultime de la substance d’unité du monde, de l’énergie fondamentale qui en conduit l’évolution.

La vie s’épanouit, se gonfle, éclate au contact de ces réalités. Mais les retombées portent la trace de celui qui les a déclenchées. Et le monde s’enrichit ainsi de mille projections.

Projections de
la femme,
éternelle égérie du créateur.

L’artiste, qui détaille ses rondeurs, qui fixe en touches matérielles la mouvance de son charme et la grâce de ses lignes, nous dit l’espoir d’un amour sublime et la fin de notre solitude.

Projections du
message humain,
volonté séculaire
à mieux vivre et à plus être.

Quelle que soit l’option manifestée, l’art témoin de son temps compose au fil de l’histoire l’hymne de la liberté.

Projections d’
une transcendance.

Visions mystiques d’une matrice commune des êtres et des natures, du centre où se relient les fibres sans nom du Multiple.

Une séance d’étude prévue dans l’après-midi du samedi 12 avril 1969 amènera le colloque sur le thème de la place du poète ou de l’artiste dans la société;

ainsi, pourra-t-il analyser la réorganisation par lui de cette société, une fois le problème du malaise posé.

A cet effet, nous proposons quelques lignes de conduite propres à être discutées d’une manière le plus efficace possible.

Nous recevrons bien volontiers le développement de thèses, quelque hardies, quelque avancées qu’elles soient, sans pour autant qu’elles soient farfelues et initelligibles

Et nous serons heureux si les débats de la séance s’avéraient des plus constructifs ...

Une représentation théâtrale dans la salle des fêtes du Collège Saint-Augustin agrémentera la fin de la journée du samedi 12 avril 1969.

Jean-Jacques Peters &
Jean-Paul Flament
juin 1968

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Egérie


un dessin

de

Evelyn Verstichelen


LA FEMME,
Eternelle Egérie du Créateur.

Au dire des Croyants,
voire même de quelques autres,
Dieu, ayant encore devant Lui une journée,
décida de créer l’homme;
et puis, par on ne sait quelle aberration, conclut
qu’ “ il lui fallait adjoindre une compagne “,
ce qu’ Il fit incontinent
pour enfin le septième jour se reposer.

Sur terre, par contre, ... personne ne se reposa plus !

A cette boutade, l’on pourrait ajouter :
“ et l’artiste moins que tout autre ... “

Pourquoi ? Parce que, depuis lors, ces “toutes charmantes” se mirent en tête de devenir Egéries et ce qui devait arriver arriva.

Et nous pouvons bien le dire, ce fut pour le plus grand bien de l’Art en général, si ce ne fut pas toujours pour celui des artistes, dont certains s’en accomodèrent plus ou moins bien, tandis que d’autres ...

Mais voyons plutôt la signification du terme “égérie” : nymphe qui conseilla Numa Pompilius, deuxième Roi de Rome et écrivain. Il convient cependant de rappeler qu’avant elle, il y eut Mnémosyne, mère des Muses, déesse de la mémoire qui fut l’Egérie régnante des artistes lyrique, maîtresse incontestée des comédiens.

Le cours des siècles allait voir une étonnante prolifération d’égéries, célèbres tant par leur beauté que par leur esprit et il ne faut pas s’étonner que nombre d’artistes se laissèrent prendre aux pièges tendus par ces rouées, dont les conseils parfois éclairés firent la fortune d’aucuns, par ailleurs sagement et bien bourgeoisement légitimes époux de femmes effacées à propos desquelles - il faut bien le dire - les efforts s’exerçaient en sens contraire de l’inspiration maritale.

Mais l’on sait aussi combien certaines égéries furent précieuses pour l’artiste sur lequel elles jetaient si gentîment leur dévolu, que celui-ci fut peintre, musicien, écrivain ou poète. Faut-il citer Modigliani et Jeanne Hébuterne ? Liszt et ses amours ... ? Beethoven ? Tant d’autres encore et parmi eux, Picasso ? Retenons pourtant l’exemple à mon sens admirable de Rembrandt et de sa servante ...

Cependant, il importe de démystifier sans coup férir, de stigmatiser aussi l’attitude insensée de certains auteurs qui, sur base de critères intransigeants, condamnèrent sans appel ce qu’ils appelaient bien souvent à tort “ces vies déréglées” et parfois plus hypocritement qualifièrent d’immorale la façon de vivre de certains grands artistes qui, s’ils s’en étaient tenus à vivre un quotidien médiocre et terne, n’auraient rien produit d’admirable, ni même de valable.

Il apparaît donc très important que l’artiste puisse être influencé par l’égérie et que l’ascendant bénéfique de celle-ci puisse continuer de s’exercer sans nulle entrave. Que l’égérie soit ou non la maîtresse de l’artiste ne doit en aucun cas être comme fait justifiable de suspicion. L’artiste est et doit en l’occurence rester seul juge. Si l’épouse légitime fut rarement une égérie, il est indéniable que l’égérie fut et continue d’être l’indispensable source ou guide de l’inspiration de l’artiste à quelque domaine de l’art qu’il appartienne; l’époque ne saurait se prévaloir d’être moins libérale qu’elle ne le fut dans le passé, que ce soit du temps du hennin, de la robe à crinoline ou encore celui de nos nymphettes en mini-jupes. L’égérie reste celle qui plus que toute autre aura été l’inspiratrice, le guide de l’artiste et partant, deux fois femme en un seul être ...

Rendons grâce à celles qui depuis des temps immémoriaux suscitèrent tant de chefs-d’oeuvre qui sans cela n’auraient jamais vu le jour.

Jean De Bailleul
juin 1968

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Message : Ecriture


De la Composition
à l’Objet d’ Espace

Incidence et Abstraction

Le MESSAGE
ECRITURE

Toutes les recherches actuelles en matière de langage en arrivent à nous brouiller complètement l’esprit.
Sémantique, désintégration rationnelle, approche photographique d’une interprétation, composition en hachures de mots ou de dessins; toutes ces théories trouvent leur juste équilibre dans la recherche d’un meilleur vocabulaire telle que la pratiquent des poètes comme Hubert Nyssen ou Alexis Berger.

Il ne faudrait cependant pas perdre de vue le but essentiel de toute manifestation écrite : la volonté de dire. Au-delà des mots-objets, des éructations quasi-épileptiques ou des fleurs rares du Littré, il existe une volonté de donner au lecteur quelque objet de réflexion qu’il soit retour en lui-même ou témoignage de son temps.

Le poète témoigne, le romancier témoigne, de tous ces messages qui en appellent à une prise de conscience, que restera-t-il ?

Le scribe d’Egypte, le sage érudit qui s’appliquait à transcrire la légende biblique, n’ont-ils pas pris conscience déjà du “message” ? Le mot n’est pas nouveau, l’effet et la cause n’ont pas changé depuis des millénaires. L’engagement dans la traduction et l’interprétation se retrouve bien avant que le phénomène de la communication ait atteint la grande masse. Et pourtant ... Il existe toujours chez celui qui écrit, rédige, remanie ou traduit un texte, ce même désir de faire oeuvre d’éternité.

Que notre temps ait besoin plus que tout autre de “mise en garde”, d’appel à la réflexion, à la prise de conscience, nul ne le contestera. C’est certainement la raison pour laquelle les manifestes, les pamhlets, les écrits dits “ d’introspection “ n’ont jamais été si nombreux.

Qu’il se dégage de cet immense effort individuel un courant de masse apte à nous diriger vers des horizons meilleurs, vers des apaisements et des équilibres que nous réclamons de toutes nos forces, voilà un souhait que les hommes auront à coeur d’émettre.

Anita Nardon
juin 1968

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Message : Objet d'Espace


Le MESSAGE
OBJET d’ ESPACE
Le Message
Transparence
d’ une Volonté à Mieux Vivre ...

Les mêmes préoccupations s’étendent au créateur du domaine graphique, du monde des formes et de toutes les disciplines nouvelles de la photographie, du ciméma, de la télévision.

L’architecte de Grèce, celui des bords du Nil, le fresquiste des pyramides, le graveur Maya, le sculpteur des temples de l’Inde comme l’artiste, épris de Dieu, qui participa au miracle des ca-thédrales, tous ont témoigné avec leurs moyens, souvent de la manière la plus anonyme, afin que leurs descendants - dont nous sommes - puissent un jour se pencher sur le sens métaphysique de la vie, de la mort, de tout ce qui est ou devrait être.

Bien des peintres de notre temps ont rejoint la tradition, tous les nouveaux styles en “ isme ” des dix derniers lustres ont prouvé que jamais l’évolution ne peut s’accrocher en cours de route et qu’il est nécessaire de trouver toujours de nouvelles formules. Nouvelles manières, soit, mais pas de vaines interprétations !

Que les sources de ce qu’il est convenu d’appeler “l’art actuel” se trouvrent dans la sagesse de l’Inde, dans la foi religieuse ou dans le désir de mieux vivre, tout artiste conscient voudra définir, et si possible élever, notre raisonnement.

Faire prendre conscience à l’homme de ses limites, sans cesse reculées, lui faire admettre plus largement “ les autres “, le diriger vers une plus grande fraternité dans une mutuelle compréhension et un large esprit de tolérance, tel devait être le but unique de toute gestation artistique en ces temps bouleversés.

Anita Nardon
juin 1968

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Cathédrale


Le MESSAGE des CATHEDRALES
PROJECTION d’une TRANSCENDANCE

Après cette nuit des temps qu’est le haut moyen-âge, pour l’homme qui vécut en cette période où l’Europe ne fut que ruines fumantes, où les coeurs étaient remplis de haine et de désespoirs, l’an mille fit que
“ le monde se couvrit d’une blanche robe d’églises “,
nous dit Raoul Glaber.

Une renaissance de foi naquit au tournant de ce millénaire où l’homme survit à sa peur du jugement dernier. Et c’est à Dieu qu’il rend grâce, ce Dieu encore trop byzantin, le “Panto-crator”, Dieu justicier tout-puissant dans sa gloire, sans compassion pour les âmes du péché. L’homme cherche refuge dans la vie monacale, il y trouve la sérénité pour son âme, une nourriture spirituelle sous les éminents prélats, que ce soit dans l’ordre de Saint Benoît où l’Eglise brille de toutes ses lumières, où rien n’est trop beau, ni trop luxueux pour parer le temple divin, ou dans l’ordre de Saint Bernard où la beauté s’exprime dans la pureté de la ligne, dans la sobriété, l’austérité du décor cistercien.

L’Art Roman, à ses débuts au XIème siècle, exprime dans l’architecture des moindres pe-tites églises de campagne l’esprit d’une foi intense. Une atmosphère mystérieuse règne entre ces murs où les pleins dominent les vides, où la lourde voûte se baigne dans une nuit éternelle. Au courant du siècle, cet Art sera diffusé par les moines le long des routes de pèlerinage dans toute l’Europe. Peut-être est-ce là que nous devons trouver les premiers compagnonnages (corporations des métiers). Les grandes églises romanes de pèlerinage sont nos premières cathédrales - messagères, que nous trouvons depuis la Lombardie, longeant le Rhin, les routes de France - du nord au sud - jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne.

Une immense majesté se dégage de l’architecture de ces édifices, dont la grande nef centrale et le transept sont flanqués par des collatéraux qui, depuis le narthex, rejoignent le déambulatoire, contournant l’immense choeur couronné par les chapelles rayonnantes. L’élévation à trois ou quatre étages, se compose de grandes arcades, de tribunes, d’un triphorium et d’une claire-voie qui illumine la nef centrale et parfois la voûte, prélude aux grandes cathédrales gothiques.

La conception d’une telle architecture était en fonction du grand nombre de pèlerins, à la recherche de vérité et de foi. Dès l’âge Roman, la Cathédrale fut “enseignante” par ses Arts, de sculpture, de fresques, du vitrail et de tissages persans.

Le décor roman est en fonction de l’architecture non envahissante, en comparaison avec l’Art Gothique. Dès l’instant où nous gravissons les marches de la cathédrale, le décor est en action enseignante. Les statues des pieds-droits du porche, Prophètes de l’Ancien Testament, piliers du temple sacré, nous introduisent dans le monde de l’Histoire Sainte. Des regards communicatifs, des sourires complices dévoilent les secrets du mystère cosmique. Par-dessus le grand linteau, dans l’arcade du porche principal, sur le tympan, se développe le thème favori de l’Art Roman : “ le Jugement Dernier “. Au centre, se trouve le Christ en majesté, mais surtout en “Pantocrator” divin dans sa tyrannie, - contrastant avec “le Beau Dieu Enseignant“, si bon, si doux, des cathédrales gothiques, où n’existe plus de “pesée des âmes”, mais une Vierge rayonnante de beauté et d’amour.

A l’intérieur des édifices romans, nous trouvons les nombreux chapiteaux historiés nous contant la vie des saints, en nous guidant vers le choeur, éternelle source de lumière (Mazda), en contraste avec la voûte, éternelle nuit (Ahriman). Et bien des fois les thèmes des chapiteaux sont mystérieux. Le cas se présente dans les cloîtres musicaux de Catalogne, où des animaux domestiques et fantastiques forment le décor des chapiteaux, correspondant chacun aux sons graves et aigus chantés par les moines. Ces chapiteaux se lisent telle une encyclopédie ouverte aux yeux des hommes.

La littérature de l’époque témoigne d’un sentiment national qui est né chez l’homme. La Chanson de Roland suivie par le Roman de la Rose et par les Niebelungen en sont autant d’exemples. Ainsi, en architecture comme en sculpture et peinture, dans chaque contrée d’Europe, l’homme s’exprimera avec sa sensibilité propre au terroir. Ainsi dans les provinces méridionnales, dans la structure et le décor de l’édifice, nous retrouvons un profond attachement à l’Art Gréco-Romain classique et paléo-chrétien. Les provinces du Sud-Ouest créent une symbiose de l’Art Antique et Mozo-Arabe. Par contre, dans le Nord, nous retouvons la trace d’un atavisme celtique et barbare. L’Art Roman classique se pratiquera essentiellement dans les provinces de Champagne et de Bourgogne, comme à Cluny où fut sa source.

Quelle fut la raison de créer un nouveau style ? La voûte dut certainement le grand drame d’édification du moyen-âge. Ces lourdes voûtes de pierre en berceau en plein cintre ne furent plus en fonction avec l’architecture nouvelle, une architecture d’élévation, d’espace et de lumière. Le premier exemple nous sera donné dans la cathédrale scaldienne de Tournai, édifice du Roman tardif. Cathédrale à quatre étages avec voûte romane en plein cintre, elle servira dans son élévation comme exemple à la cathédrale de Laon, en France. Enfin, la voûte se posera sur ogives, une maçonnerie légère servira de couverture, les voûtes primaires seront sexpartites départageant le poids de la voûte sur les piles fortes et la pile faible, telle en sont exemples de nombreuses églises normandes qui, les premières, pratiquèrent l’arc ogival ou gothique. Le poids de la voûte fut départagé dans la travée sur les arcs doubleaux et formerets, retombée de la pesée sur des piliers et poussée des parois extérieures sur les arcs-boutants, d’où son nom : “Cathédrale sur béquilles” !

Ainsi cette innovation permit aux maîtres d’oeuvres du Moyen-âge de lancer leurs tours d’églises dans le ciel de France, tels le firent les Gaulois avec leurs flèches. L’homme désira s’approcher de Dieu, humblement et fièrement ...

“ Suis-je une infime partie de Dieu ?
ou Dieu est-Il
une infime partie de moi-même ? ... “

Le maître d’oeuvre Jean Vaest en fit l’expérience au XVIème siècle, à Beauvais, lorsque trois ans après construction, son immense flèche de 153 mètres s’écroula sur la merveilleuse voûte et le choeur, chef-d’oeuvre du XIIIème siècle.

Le Gothique, disait-on, “ Art barbare ! ”. Oh ! non. Bien au contraire, c’est l’Art français par excellence, art classique, lumière de ce vieil Occident. Gothique, doux nom synonyme de lumière et d’élévation, de rythme et de vie, de grandeur et de puissance, de courage et peut-être de vanité, mais surtout d’humanisme et d’amour.

Cathédrale, toi qui es le miroir de la vie, de la nature, de la science, de la morale et de l’histoire, toi qui contiens la sagesse de Platon et celle d’Aristote, dans ton amour et ta ferveur envers Dieu, dans ton expérience, ton vérisme, ton réalisme de la nature, dis-moi, Cathédrale n’es-tu qu’édification aveugle de la foi, d’une pensée mystique ? création du sang de pauvres esclaves ? Non, tu es le Temple de l’humanisme de l’Occident, tu fus créée par amour avec du sang et des larmes, avec des rires de joie, avec orgueil et passion, avec la bourse des riches, avec les mains des pauvres; tout en toi est un cri d’amour ! Et dans le ciel des brumes du Nord, se découpe avec fragilité ton corps, sous ses ogives le “ Beau Dieu Enseignant “, l’amour humain, la tendresse à la femme dont tu portes le nom - Cathédrale, toi Notre-Dame ! Tu l’illustres dès sa naissance dans sa joie et sa souffrance, dans sa gloire jusqu’à sa mort. C’est en toi, Cathédrale Notre-Dame, que l’Humanisme d’Occident est né.

En contraste à cette sculpture romane fonctionnelle à l’architecture, rigide et se pliant aux caprice des voussures, la sculpture gothique respire la vie; elle est le reflet de la réalité et de la vérité. Elle ne se plie sous aucune ordonnance géométrique; autant le plan structural est ordonné et sobre dans son verticalisme et la répartition des rythmes, autant la sculpture est vivante, deviendra mouvementée, émouvante et passionnée. Elle envahira les façades des cathédrales, elle redonnera vie à la sculpture monumentale.

La façade de la Cathédrale Gothique est une page d’histoire. Entre les deux tours im-menses, nous trouvons la galerie royale représentant les Rois de Judée. Sur le trumeau du porche principal le “Beau Dieu Enseignant”, sur les linteaux, les Prophètes et les statues-colonnes des piliers représentent les Apôtres; dans le tympan, nous trouvons des scènes de la vie de la Vierge ou du Christ, quatre ou cinq rangées de voussures forment la voûte céleste avec de nombreux Anges. Sur les façades d’Amiens et de Paris, dans les sous-bassements, nous trouvons des médaillons illustrant les saisons et les mois, les métiers et les actes des hommes. Sur les façades des transepts, nous trouvons de nombreuses statues de Saints. Les hommes illustres prennent leurs places dans les niches à dais de nos cathédrales. Les chapiteaux des piliers intérieurs enseignent la beauté et la fraîcheur de la nature, tandis que les grandes baies reçoivent de somptueux vitraux dont les lumières rivalisent de leurs éclats et content l’Histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament.

En période flamboyante, la sculpture telle une végétation envahit la structure de l’édifice; toute rigueur géométrique disparaît que nous retrouvions dans l’austérité des églises normandes de Grande-Bretagne et surtout dans nos plaines des Flandres où les “Torenbouwers” firent jaillir dans un style du “Backsteingothik” une architecture puissante, sobre et austère qui nous rappelle le domaine cistercien.

La Cathédrale Gothique est dans l’Art ce qu’est le saule dans la nature, fragile dans sa robe claire et trasparente, puissante et résistante par ses racines dans le temps. Eternel message pour l’homme, par sa technique audacieuse de structure, par le vérisme de sa sculpture de pierre, par son esprit encyclopédique d’enseignement, par la limpidité de sa lumière mystérieuse, par son acte éternel d’amour.

Freddy Jean-Marie D’Anneel
juin 1968

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20.10.2003

Fable


L'entrée du

domaine d'Enghien :

la chapelle castrale

vue de la porte des Esclaves


FABLE POUR UNE CHÂTELLENIE

Je ne parle pas d’illusions, mais de rêves ébauchés ... Je me souviens, d’aussi loin que je puisse rappeler la mémoire, d’un château où je recevais créance. Je n’étais sans doute ni privilégié, ni de haute naissance; je n’en garderais pas à ce point la souvenance, ni les impressions multiples qui bouleversent aujourd’hui les entreprises audacieuses, précises comme des revendications.

Nous avions le goût, mes compagnons et moi, du travail net et bien fait, artisanal - puisque nos doigts avaient assez de noeuds pour lier mieux nos emplois -, cérébral aussi, et fignolé à propos - puisque nos yeux avaient le compas de la beauté réservée, notre coeur le fougueux élan de la création intrinsèque ... Ce devait être plus que de l’utopie, mais encore l’éden retrouvé. La nature achalandait depuis des millénaires le vieux mythe des ans fructueux, et de la patience en gésine, et de l’accomplissement rituel.

L’abondance à chaque saison, l’émerveillement à chaque découverte saignaient au coeur des plus renfrognés des hommes.

Ils avaient tous maudit l’inertie des villes dont le grouillant trafic comblait d’artifices la mobilisation d’une société plus inculte que les terres en friche .

Ils avaient craché sur le bien-être non fondé, acquis par une aliénation des masses, motivé sans le moindre souci de l’effort consenti, distribué par la machine fonctionnelle comme un étouffoir aux moindres aspirations.

L’exil libérateur les conduisit aux portes des villages.

Les campagnes embaumaient de cette grasse opulence qu l’on apprend à récolter et les terres fumaient sur l’étendue aplanie des labours.

Tout un chacun s’éprit d’une partie du domaine et conçut pour elle plus qu’admiration - qui le peintre son horizon, qui le sculpteur l’étang où mirer la beauté des formes, qui l’architecte les frondaisons pareilles aux nefs des cathédrales, qui le musicien les taillis gorgés d’oiseaux et de leurs chants ...

Pour chaque discipline, le parc boisé, la pelouse ou la pièce d’eau reflétait le but unique d’évasion et l’obsession créatrice imprégnait ces hommes, nés pour la seconde fois au coeur même de la vigueur en gestation ...

Jean-Paul Flament
juin 1968

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